La Bouquinière

Éthique – Antigone


Antigone face à la morale de Michel Constantopoulos

(Apertura, volume 3, 1989)

Expérience éthique

 

Cet article, paru dans la revue Apertura dont le thème « L’inconscient a-t-il un fondement éthique? », a pour fond la tragédie de Sophocle Antigone qui s’inscrit dans un nouveau courant tragique et met en scène la cité elle-même. « Sur le plan historique, on assistait à l’époque à une transformation radicale des caractères du lien social, transformation qui se reflète dans l’élaboration du droit qui commençait alors à faire son apparition. Les anciens groupes familiaux (… /ghénos), les clans s’intégraient dans la constitution d’un groupe supérieur, la cité. »

L’auteur par son analyse éthique de la tragédie Antigone veut nous démontrer que cette dernière ne s’est pas trouvée devant un choix entre la Loi des Dieux et la Loi de la Cité. Elle a plutôt pris position de sujet face à son désir de suivre les rites de la justice divine afin que son frère Polynice ait droit au repos après la vie.

En répandant du sable sur le corps de son frère, Antigone se porte en gardienne de la mémoire vivante de la Loi des Dieux en ces temps d’oubli. Elle n’a pas fait de choix, ce moment est depuis longtemps derrière elle. Elle engage sa vie afin que le principe de respect des morts soit honoré. Antigone, en passant outre la Loi de la Cité, a donné à sa mort un sens à cette nécessité d’agir.

Dans son geste, Antigone ne se reconnaît pas une sagesse, elle est portée par son intime conviction de respect des morts, des principes de la Loi non écrite. Alors que son oncle Créon, personnifiant le pouvoir du législateur, s’oppose aux Lois non écrites en refusant des funérailles à Polynice. Il viole ainsi le sens le plus fort de la loi originaire, celui du partage. Dans la Cité, la tempête se déchaîne autour d’Antigone, mais aussi autour de cette opposition entre la loi divine et la loi humaine. Mais celle-ci, dans sa position de sujet éthique, ne revient pas sur sa décision. Sa souffrance se mesure à son désir : « Amour, invincible Amour… parmi les dieux eux-mêmes ou les hommes éphémères, pas un être ne se montre capable de t’échapper… Qui triomphe donc ici? C’est le Désir… » (Antigone, 781-795).

C’est un ancrage inconscient, causant le désir et allant au-delà des mots, qui représente la position éthique d’Antigone. « Elle est prête à donner sa vie pour quelque chose qui la porte et qu’elle ignore, quelque chose d’aussi mystérieux que le respect dû aux morts, dont elle ne peut pas parler, comme on ne peut pas parler de la mort. » Il n’y a pas de discours éthique, mais des discours sur l’éthique.

Antigone vit selon ses principes même si cela peut l’entraîner dans la mort. Pour elle, le choix ne fait plus partie du présent, c’est chose du passé et sa position de sujet est imprégnée de son engagement envers ce en quoi elle croit. Elle reste fidèle à son désir, même si la mort est l’issue de sa prise de position.

De nos jours, il me semble de plus en plus difficile de prendre position en tant que sujet. La pulsion vers une position éthique, malgré les meilleures intentions, n’est pas toujours celle qui fait acte. Des contraintes ou un manque de « motivation » nous bloquent. La société émet ses lois sociales et il est quelques fois plus facile de s’y conformer que de vivre l’opposition des autres. C’est pourtant ce qu’Antigone a réussi à faire, malgré l’autre en elle, malgré la finitude de son être. Malgré cela, elle a pris position et a vécu selon elle.

Mais prendre une position éthique, c’est aussi faire face à son désir et vouloir le vivre. Et face à ses désirs, même dans leur part d’inconscient, il est possible de laisser agir la pulsion et assumer sa position éthique, engageant ainsi une part de responsabilité. Pour Antigone, sa responsabilité se situait envers son frère et le respect dû aux morts. La valeur, le sens de son geste est finalement reconnu à la fin de la tragédie lorsque son oncle rejoint sa loi en disant : « J’ai bien peur, dira-t-il, que le mieux ne soit pour l’homme d’observer les lois établies jusqu’au dernier jour de son existence » (Antigone, 1113-1114).

L’éthique du désir telle que l’a vécue Antigone devrait nous guider le plus souvent possible dans les prises de position que nous prenons lors des événements qui sillonnent nos vies et la peur de la finitude, du rejet ne devrait plus être un obstacle devant nos choix en tant que sujet éthique.

Celli Relcen