Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1980

Mars 1980

Même si je suis née dans les années ’60, je suis dans l’âme, une fille des années ’80. J’ai décidé que cette décennie allait devenir mon tremplin pour l’avenir. Je me dois de bien me préparer.

Aujourd’hui, j’ai eu 15 ans.

Je sens en ce jour d’anniversaire comme une urgence de vivre, une urgence de commencer à comprendre ce que j’allais faire de ma vie. Si j’allais étudier longtemps? Dans quel domaine? Est-ce que je tomberais un jour vraiment en amour ou si j’allais continuer à aimer secrètement un gars dans ma tête sans jamais lui dire? [V. le saura-tu un jour?] Est-ce que mes amies Anne, Solange et Laure seront encore mes amies après le secondaire? Est-ce que j’aurai assez d’argent pour m’habiller comme dans les magazines? Est-ce que je lirai toujours autant ou je n’aurai plus le temps comme à peu près tous les parents que je connais? D’ailleurs, est-ce que j’aurai des enfants?

Malgré ce sentiment d’urgence, tout ce que je trouve à noter dans mon journal, ce n’est qu’une énumération de questions auxquelles je n’arrive pas à répondre. Tout ce que je fais finalement c’est lire, lire et lire au cas où je n’aurais vraiment pas le temps plus tard, mais aussi afin de retarder le moment ou je devrai plonger dans la vraie vie. Parce que c’est ça finalement mon problème, je vis dans les livres. Je suis bien dans les livres. Alors, pourquoi en sortir?

Parce que lorsque j’ai soufflé mes bougies, j’ai fait ce voeu : vivre.

Élodie

Avril 1980

Ironiquement, la vie m’a rattrapée en les personnes de deux sans-desseins assoiffés d’or. De l’or qui vaut cher de nos jours. Il parait que le prix de l’once a atteint des sommets inégalés. C’est pourquoi, ces deux gars-là ont fait le tour de deux-trois maisons des environs pour voler tout ce qui brille.

Ils ont même « défoncé » mon coffre à pêche vert olive pour voir s’il recelait des trésors. J’aurais aimé voir leur visage lorsqu’ils se sont aperçus que tout ce qu’il contenait, c’était mes secrets d’adolescente et mes journaux intimes placés là pour être à l’abri de mon frère et non de larbins de leur espèce!? C’est d’ailleurs sur ce coffre que les policiers ont trouvé les plus belles empreintes qui ont permis de les coffrer quelques mois plus tard J.

Ce soir, comme on ne peut pas dormir sur la scène de crime, nous sommes allés dormir au sous-sol. Avec ma fidèle flashlight, je note cette mésaventure sur une feuille parce que je n’ai pas le droit de toucher à mon coffre. Et là, en surveillant la porte du sous-sol de peur qu’ils reviennent chercher la grosse cuillère argent bien cachée dans le lave-vaisselle, je me dis que la vie m’a envoyé un message : Envoye déniaise et vis!

É.

Juillet 1980

J’ai pris le message au sérieux. Je lis toujours autant, mais je sors aussi. Je vais voir mes amies au village et nous écoutons de la musique en commentant des articles de magazines. Le vendredi soir, nous allons au cinéma. C’est à peu près la seule activité que l’on peut faire dans notre petite paroisse. Ça ou niaiser en sirotant un coke pendant des heures au restaurant près de l’église.

Le jour, entre l’épluchage de patates et le réchauffage de soupe, je m’occupe du magasin de mes parents. Je pratique mon anglais, mais surtout, je pratique de faire partie de la société, d’être en dehors des livres. Ils demeurent tout de même ma plus grande source d’inspiration!

Je copie avec grâce les positions des mannequins des magazines, je cite certains auteurs, j’essaie de me montrer à la hauteur des résultats des derniers tests du style Quel est ton style vestimentaire? Es-tu fonceuse ou hésitante? Est-il le gars de ta vie? Il n’y a que dans ce dernier domaine où la pratique ne semble pas être au rendez-vous. C’est vrai que l’été, je ne vois pas V. qui habite à des kilomètres de chez moi.

Vivement l’automne pour le revoir.

Élodie

Octobre 1980

C’est vraiment un automne de merde! V. a changé d’école et ne vient plus au collège. Je ne lui aurai jamais dit ce que je ressentais finalement. Moi et mon immobilisme! J’avais tellement d’espoir pour cette nouvelle année scolaire. Qu’il ne revienne pas m’a fait tellement de peine que j’ai failli abandonner mes belles résolutions. Heureusement, je n’ai pas flanché. Je me suis dit que je n’arrêterais pas de vivre pour un « rendez-vous » manqué. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains et me suis inscrite dans l’activité du journal anglais. Me voilà journaliste.

Mais pour mettre encore plus à l’épreuve ma nouvelle résolution, j’ai dû surmonter un deuil. Ma grand-mère Marie-Rose qui était également ma marraine est décédée. J’ai toujours été très proche d’elle. On se voyait presque tous les dimanches.

Quand je la voyais, elle me racontait toujours de belles histoires de sa vie ou me montrait quelque chose qu’il y avait chez elle en me racontant l’histoire de cet objet. C’était l’histoire des traditions, des usages et de notre famille. Comme c’était dans l’ancien temps. Aujourd’hui, elle aurait probablement choisi de poursuivre des études en ethnologie ou en anthropologie.

J’ai été triste de la perdre. C’était un peu irréel de la voir comme ça, immobile au fond de son cercueil et de savoir que plus jamais, elle ne me racontera ses histoires. Que plus jamais, je n’aurai droit à une bonne crème de tomates les dimanches après-midi d’hiver juste à quelques heures du souper ou à ses tartes cuites dans le poêle à bois. Le goût était tellement différent de celles que faisait ma mère. Pas mieux, pas pire, juste différent.

Ce jour-là, au retour des funérailles, je suis allée dans la chambre de ma grand-mère et j’ai fouillé un petit peu pour revoir les objets et leur petit bout de papier recyclé. Elle les plaçait toujours bien en vue à l’aide d’épingle ou de scotch tape et on pouvait y lire tant son histoire que celle de l’objet si on prenait le temps de tous les lire un après l’autre.

Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai su que j’allais devenir écrivaine. Que j’allais moi aussi écrire des histoires ou l’histoire, je ne sais pas encore. Mais je veux écrire pour dire.

Au revoir grand-maman Marie-Rose. Je t’aime! xx

É.

https://cellirelcenecrivaine.wordpress.com/2015/10/03/menu-de-grand-maman/

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