Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1989

Hiver 1989
J’ai dit oui. Nous nous marierons en mai au Palais de justice quoiqu’en dise mon père. Pas question d’un mariage religieux.

D’ici là, je termine mon bac, mon roman —qui sera publié grâce aux bons soins de mon professeur et de son ami éditeur — et j’organise l’appartement que nous habitons maintenant tous les deux.

Je n’ai pas eu de nouvelles de René outre une carte postale me confirmant son arrivée. Les gens sont vraiment étranges parfois.

Pour mon anniversaire en mars, je me permets un souper de filles avec Julie et Cathia. Nous sommes devenues de très bonnes amies. Autant que si nous nous connaissions depuis notre petite enfance.

Été 1989

Je travaille de nouveau chez Bell Canada pour l’été. Je n’ai pas perdu la main. Je me souviens de mon histoire du téléphone sur le bout des doigts. Guillaume travaille tout l’été dans une firme d’ingénieur. Si tout va bien, il pourra y retourner à la fin de ses études.

Nous nous aimons toujours autant. Nous sommes choyés. Enfin je l’ai mon histoire d’amour! Et j’ai aussi une carrière qui débute en tant que romancière.

Depuis mon anniversaire, Julie, Cathia et moi nous faisons un devoir de diner ensemble au moins une fois par mois.

Fin août

JE SUIS ENCEINTE!

En juin l’an prochain, Guillaume et moi serons parents.

LA VIE EST BELLE!

6 décembre 1989

En ce soir du 6 décembre, des vies se sont arrêtées injustement. De dire l’angoisse que j’ai vécue en apprenant la nouvelle de la tuerie. Je reste scotchée à la télévision en attendant que Guillaume revienne. Je sais qu’il avait cours en après-midi. J’attends et je regarde les images.

Quelque chose s’est cassé en moi. Je suis inquiète pour mon amour et pour la vie qui grandit en moi. Je pose mes mains sur mon ventre et j’ai peur. Dans quel monde ce bébé va-t-il naître? Je suis tétanisée. Puis la porte s’ouvre et Guillaume est là.

Plus rien ne sera pareil…

Élodie

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1988

Janvier 1988

J’ai été vraiment prolifique pendant les fêtes. Mon roman commence vraiment à prendre forme. Je dois encore faire quelques recherches au sujet des lettres que j’ai décidé d’y inclure. Cathia m’a confié toutes ces lettres que j’utilise telles quelles ou que je modifie pour les besoins de ma trame narrative. Entre mes cours, je me rends à la bibliothèque pour faire mes recherches.

Au Centre femmes, je travaille activement à organiser les activités de la Journée de la femme 1988. Je suis responsable du comité des communications et j’adore. Je fais le lien avec les journalistes, les politiciens, les artistes. Je me sens privilégiée.

Les seuls moments où je me permets de respirer, juste pour moi, sont les mardis après-midi. Je vais seule ou avec une amie, voir les films du moment en me gavant de pop corn. Le tout à demi-prix.

Vive les mardis!

 

Été 1988

Québec, rue Cartier, 24 juin 1988

Quelles étaient les probabilités que dans la foule de fêtards, je tombe face à face avec Guillaume? Presque nulle. Et pourtant, je le retrouve sur la terrasse d’un bar de la rue Cartier. Il est en vacances. Il étudie à la Polytechnique. Il est à Montréal! Il faut absolument qu’on se revoie là-bas. Finalement, je laisse mes amies partir et je reste sur la terrasse avec lui. Nous sommes tellement concentrés que l’heure du feu arrive et on s’en fout.  Nous continuons de discuter jusqu’à ce qu’on nous chasse de la terrasse.

Avant de nous séparer, nous nous donnons rendez-vous le lendemain midi et le soir et le jour suivant et pour retourner ensemble à Montréal et à Montréal où on ne s’est plus quitté. Il a laissé sa chambre à la résidence de l’université et est venu habiter avec moi.

René est toujours mon coloc. La cohabitation est coussi coussa. Je pense que René n’apprécie pas nos mamours perpétuels. Serait-il jaloux?

 

Automne 1988

René m’annonce qu’il part pour la France en janvier, un échange de professeurs avec l’Université de Montpellier. Je suis peinée et heureuse à la fois de pouvoir enfin partager mon intimité avec Guillaume qui d’ailleurs, commence sérieusement à regarder René avec un peu plus d’animosité qu’au début. Cela crée une situation vraiment bizarre.

Mon roman est presque terminé. J’en suis à la révision avant de le faire lire à mon professeur de stylistique. À la page 100, je trouve un bout de papier qui ne fait pas partie de mon manuscrit.

Ma chérie, veux-tu m’épouser? Guillaume xxx

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1987

Hiver 1987

René vient s’installer à Montréal et me propose de partager un appartement en amis. Il enseignera maintenant à l’UQAM. De le voir avec ses livres, ses copies à corriger, me donne le goût de me réinscrire et de terminer mon bac.

René m’encourage grandement à le faire. Il me voit déjà à la maîtrise. L’idée chemine et le 1er mars, ma demande d’admission à l’UQAM est partie. À l’automne, je reprends mes études.

D’ici là, je compte bien profiter de mes soirées pour lire et me remettre dans le bain. Je suis chanceuse puisque René est un parfait « pusher » de documentation!

Toujours pas d’homme dans ma vie. Mais pas besoin finalement.

Élodie

 

Été 1987

Le seul mot qui me vient pour décrire cet été, c’est inondation. Le déluge de Montréal. Quatre jours sans électricité, un frigo à vider directement dans les poubelles et une semaine de bouffe dans les fast-food.

Cette aventure m’a quand même permis de rencontrer en attendant le retour du métro une inconnue prise comme moi par cette crue des eaux. Elle a découvert la lettre d’un inconnu dans un livre usagé qu’elle vient d’acheter. Cathia — c’est son nom — et moi nous amusons à faire une suite à la lettre. Cet exercice est tellement amusant que ça me donne une idée de livre…  Je lui parle de cette idée que je viens d’avoir. Elle est heureuse de devenir un personnage de roman.

Avant de partir, elle me donne son adresse pour que nous puissions correspondre et que je puisse lui parler du roman et elle, de ses leçons de russe qui semblent lui causer problème au niveau de l’écriture. J’aime l’idée d’avoir des amies un peu partout. Un peu comme le correspondant de mon adolescence.

Sur mon Walk Man, j’écoute en boucle Élodie mon rêve de Shona. Heureusement que je peux le recharger les piles le jour au bureau.

Élodie

 

Automne 1987

Mes cours en lettres commencent. Je me sens à ma place. Il y avait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien. Maintenant que j’ai plus de temps, je recommence à faire du bénévolat dans un centre femmes.

À la relâche, je décide d’aller passer la semaine chez mes parents. De rester plus de deux jours me fera du bien. Je n’y suis pas allée souvent ces derniers mois. À ma décharge, je recommence seulement à me sentir moi-même. 1986 aura été une année très difficile.

Dans ma chambre de jeune fille, je retrouve mon coffret vert rempli de début de textes et  d’idées d’écriture. Je repense à Cathia et à ses lettres dans les livres. Je la rappelle pour qu’on se voie à mon retour.

Mes doigts démanchent d’écrire cette histoire dont on avait parlé un jour d’inondation. Je repars avec la dactylo électrique de mon père pour écrire mon premier roman.

Élodie

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1986

Janvier 1986

BONNE ANNÉE!  ai-je dit en sautant dans les bras de ma nouvelle conquête.

Nous sommes en 1986, je suis une femme libérée et à l’aise avec son corps. Et j’ai beaucoup bu. Aussi, lorsque j’ouvre les yeux le lendemain matin et que je ne reconnais pas mon environnement, j’ai un sursaut d’angoisse.  Puis, je me souviens, je suis aux résidences de l’université dans la chambre de Chiheb où j’ai passé une nuit exaltante.

J’ai envie d’un café. Et comme par magie, Chiheb entre dans la chambre avec deux verres de café et un paquet de biscuits provenant de machines distributrices. Je lui souris. Il ressemble à Aidan Quinn dans le film Desperately seeking Susan.

Entre mes cours, le travail, Chiheb et mon bénévolat. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer.  Ma vie est belle malgré les chicanes d’amoureux qui ne sont finalement que des conflits de culture. Pas facile d’être féministe et amoureuse.

Élodie

 

Été 1986

Je reprends mon poste au centre de recherche. Heureusement parce que j’ai de la difficulté à vivre ma peine d’amour. Pourquoi sont-elles toujours de courtes durées? Il est reparti dans son pays et je n’ai pas voulu le suivre. Et même si j’ai voulu faire preuve d’ouverture, je ne peux prendre le risque de perdre ma liberté.

On entend tellement de choses sur ces pays.  Notre relation s’est terminée sur une grande chicane, mais sans réconciliation cette fois.

Je pense que je ne le reverrai jamais. D’ailleurs, je ne veux plus de ce genre de relation. C’est trop difficile. Je ne veux plus être en amour avec l’amour. Je veux quelque chose de plus profond, de plus long. Je pense que je vais prendre un « break » des hommes tant que je ne pourrai pas trouver celui qui me donnera mon « happy ever after ». ALARME ! URGENCE! Je dois relire Le complexe de Cendrillon de Colette Dowling et vite!

Élodie

 

Automne 1986

Toujours sous l’emprise du spleen de ma peine d’amour, j’ai décidé d’abandonner mes cours et de partir pour Montréal. J’habite temporairement chez ma cousine.

Je passe mes journées à chercher un travail, boire de grandes quantités de café et assister aux représentations de l’après-midi au cinéma. J’ai changé le mal de place, mais le mal m’a suivi. Je souffre ailleurs, c’est tout.

Début novembre, je trouve enfin un emploi dans le service historique de Bell Canada. Je passe mes journées à faire de courtes recherches en histoire du téléphone. C’est mon anglais qui m’a permis d’obtenir ce poste. Vive Sesame Street, le magasin de mon père et mes cours intensifs au Cégep.

Avec le travail, je reprends lentement du mieux. Je retrouve des amis de Québec qui ont immigré depuis longtemps à Montréal.

Et surtout, je retrouve Julie, mon amie photographe. Elle est toujours avec son beau russe. J’ai la plupart du temps envie d’être seule.  Ma vie se remet tranquillement sur pied.

Avec  Andrew,  un ami du travail et ex-étudiant en théâtre, j’assiste à de nombreuses pièces de théâtre dont la pièce de Michel-Marc Bouchard Les feluettes. J’en ressors époustouflée par le jeu des comédiens.

Je vais aussi au Salon du livre de Montréal faire la file afin d’obtenir une dédicace de René Lévesque pour son livre Attendez que je me rappelle. Quel homme inspirant…

 

Élodie

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1985

Printemps 1985

Je termine mon DEC en lettres cette année. J’ai vraiment tripé pendant cette dernière session. Éthique et politique, philosophie du féminisme, atelier littéraire… Tout pour me permettre de réfléchir, de créer, de me positionner en tant que femmes. Je lis assidument La vie en rose et j’ai commencé à faire du bénévolat dans un centre femmes. Le 8 mars dernier a été ma première participation aux activités de la Journée internationale des femmes. Nous avons certes plus de droits, mais il reste encore beaucoup à faire.

Je ne m’étais jamais imaginé que les femmes aux Québec ne pouvaient voter que depuis 1940 ou que la femme mariée ne détient sa capacité juridique que depuis 1964 grâce au travail de la première députée Marie-Claire Kirkland.   C’est presque hier quand on y pense…

Avec ce DEC en lettres, puis-je me déclarer écrivaine ou faut-il que j’aie publié quelque chose? Encore faut-il que je termine  les  « débuts » de romans qui dorment au fond d’un tiroir.

En février, j’ai revu René par hasard lors d’un 5 à 7 dans un bar. La flamme n’y est plus, mais l’amitié, oui. Nous avons discuté des choix que j’avais faits pour l’université. Finalement, je me suis inscrite à un certificat en création littéraire.

Je me suis dit que ce serait une excellente occasion de terminer tous ces romans en chemin. Pendant l’été, je vais travailler dans une maison d’hébergement pour femmes battues.

Élodie

Été 1985

À côtoyer les malheurs des femmes que je rencontre à la maison d’hébergement, je me rends bien compte que j’ai eu une vie privilégiée.

Pour oublier ces malheurs qui me suivent parfois à la maison, je sors beaucoup et je dépense presque tout mon salaire en spectacles, bonnes bouffes, sorties entre amis, bons vins, petits voyages et bien sûr, des dizaines de livres.

C’est la vie paradoxale d’Élodie…

Automne 1985

J’adore mes cours. J’ai fait le bon choix. J’écris, j’écris tout le temps. Ce qui me sauve de la déprime et de l’inquiétude parce que j’ai tout flambé cet été. Mais à quoi ai-je bien pu penser? Je me nourris au Cheez Whiz et aux nouilles aux tomates.  

Heureusement en octobre René m’a offert un poste à temps partiel au Centre. Cela me permet enfin de souffler et de sortir un peu… de manière plus raisonnable.

À la maison d’hébergement où je fais toujours du bénévolat, une mère est là avec sa fille de 16 ans enceinte de son beau-père batteur de femmes. Je l’accompagne pour un avortement. Nous sommes en 1985 et si sa santé n’est pas en danger, cet avortement est illégal. Il y a quelque chose de difficile et de mesquin dans tout cela. Cette jeune fille ne mérite pas ce qui lui arrive et n’a pas besoin qu’on lui rappelle les abus qu’elle a subis. Pour ce faire, nous devons nous rendre à Montréal à la clinique du Dr Morgentaler et foncer sans regarder en arrière.

Elle a été très courageuse. Le lendemain, à son retour, sa mère en pleurs lui a promis que cela n’arriverait plus. Je ne sais ce qu’elles sont devenues après leur départ de la maison d’hébergement. J’espère qu’elles sont heureuses.

Élodie

Noël 1985

Je décide avec deux autres amies de passer les fêtes à Québec. J’irai voir mes parents après le Jour de l’an. On se fait un petit souper de Noël et on profite des soirées pour sortir et aller danser.

Mais surtout, pas question de manquer le 31 décembre. Je veux défoncer l’année entourée de fêtards imbibés aux bulles.

Élodie

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec 1984

Hiver 1984

Je me sens si fatiguée. Les fêtes au lieu de m’aider à me comprendre, m’ont mélangée encore plus. Suis-je une femme qui cherche l’amour? ou une carrière? ou les deux? ou un projet plus grand que moi?

Cette quête est tellement prenante que je ne lis presque plus sauf des magazines. Je regarde la mode et j’essaie de la suivre. Couleurs, pois, rayures, paillettes, épaules de joueurs de football, des accessoires clinquants et surdimensionnés, grands gilets sur bottes courtes lacées et surtout, surtout un tas de sacs à main. Je les ai tous! ou presque.

Je pars parfois faire les magasins pendant des heures pour acheter des trucs. Ils remplissent mon vide. Le temps que je passe à planifier ma garde-robe m’empêche de penser. C’est rendu que je me définie plus par mes vêtements que par mes idées. Comment puis-je être si futile?

Je dois faire une dépression. Mais dans ma famille, on ne dit pas ça. C’est trop proche de la folie pour dire « publiquement » que l’on en est atteinte.

Celli

*

Printemps 1984

Je termine mon année scolaire avec des notes à l’image de mon spleen. Des hauts en français et des bas dans tout ce qui s’apparente au scientifique. J’en suis heureuse, mais sans plus. Il semble que mon spleen que je trainerai d’ailleurs tout l’été puisqu’il semble qu’encore, j’irai travailler pour mon père faute d’autre chose.

Mais j’ai de la chance, alors que je me suis résignée à passer l’été chez mes parents, mon professeur de français-roman me propose un emploi d’été dans le centre de recherche en littérature. Pourquoi moi? Eh bien! Je suis sa meilleure étudiante et chaque été, il propose ce poste à la ou le meilleur de sa classe.

J’entrevois enfin de l’espoir…

Celli

*

Été 1984

Je suis au Paradis! Des livres partout, des livres que je suis payée pour lire, résumer et indexer. Et pour rendre la chose encore meilleure, j’ai une aventure tumultueuse avec mon patron! Un 5 à 7 prolongé qui a tourné autrement. Mais nous sommes adultes. Rien ne transparaît à notre retour le lendemain. C’était mal connaître René que de penser qu’il agirait autrement. Au travail, c’est le travail  et ailleurs, eh bien! c’est ailleurs J

Mon contrat et notre aventure se terminent début août. Nous restons en contact, mais sans plus. Parlez-moi d’un job de rêve!

À la fin de l’été, avec mes amis du Cégep qui reviennent en ville, nous allons voir les spectacles  présentés dans le cadre de Québec 1984. Rien d’autre à dire là-dessus. Cette fête a déjà été surexposée.

*

Noël 1984

Après un automne où j’ai été vraiment motivée dans mes études littéraires — l’été m’a vraiment confirmé mon désir de continuer dans ce domaine —, je passe les fêtes chez mes parents. Tous mes amis sont retournés dans leur famille, il ne restait plus personne à Québec. Et je n’y étais pas retournée souvent pendant l’automne.

Mon père qui ne comprend déjà pas pourquoi j’étudie en Lettres, s’y perd encore plus lorsque je lui dis que je veux continuer d’étudier dans ce domaine à l’université. Je lui raconte également qu’au retour des fêtes, je vais commencer à faire du bénévolat pour un organisme d’aide pour les femmes battues. Il ne reconnaît plus sa fille.

Moi non plus, je ne reconnais plus beaucoup la fille qui trainait son spleen il n’y a pas si longtemps. J’avais trouvé mon but en travaillant au centre de recherche pendant l’été et un endroit pour aider en suivant un cours de philosophie du féminisme. J’ai enfin compris que j’étais un être humain à part entière avec des droits, des désirs et des aspirations qui vont au-delà des conventions.

Un soir avant de retourner à Québec, je sors dans un bar avec mon frère et j’y revois Guillaume. Nous avons beaucoup de choses à nous dire pour rattraper le temps perdu. Il étudie en sciences dans un CÉGEP de Montréal. Il n’a travaillé qu’un an en mécanique. À la fin de la soirée, on s’embrasse tendrement et on se promet de ne pas perdre le contact aussi longtemps. Promesse futile, je crois.

Celli

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1983

Hiver 1983

ENFIN QUÉBEC! ENFIN L’ANONYMAT DE LA VILLE!

Pendant que je tombe en amour avec Paul Cézanne et ses œuvres, les professeurs du CÉGEP font la grève. Ma nouvelle coloc, Solange et moi, on en profite pour sortir et approfondir notre connaissance de la ville. Et pour participer à notre premier carnaval. Lieu de toutes les aventures et quand je dis aventure, je veux dire aventure amoureuse.

Donc…

En ce dimanche soir du début du carnaval, en faisant le tour des sculptures sur neige, Nicole et moi avons rencontré deux garçons assez intéressants. Deux Ontariens, comme il y en a beaucoup pendant le carnaval, avec qui nous baragouinons notre anglais contre les 10 mots qu’ils savent en français. Au Vendredi 13, nous dansons un peu avec les deux Anglos qui passent leur temps à regarder ailleurs et comme Nicole est partie avec le dernier bus et que les deux trois fois où j’ai discuté avec le barman se sont avérées intéressantes, je décide de rester. Je me suis assise au bar et entre ses services le barman et moi discutons.

À la fermeture, il m’invite chez lui pour prendre un café. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment su si c’était l’alcool ou sa voix douce qui m’a fait le suivre sans m’interroger sur le danger de la chose. N’empêche que je l’ai suivi pleinement consciente de ce qui allait suivre en disant oui.

Arrivée à son appartement, il me fit effectivement un café que nous avons bu en continuant la conversation entreprise plus tôt dans la soirée. Il avait le don de raconter les choses les plus simples et de les rendre intéressantes. Lorsque le soleil a commencé à se lever, nous n’étions pas encore passés aux « choses » sérieuses. Un peu déçue, je me suis décidée à partir.

Debout devant lui, la main tendue vers mon manteau, il m’a enfin embrassée longuement. Je me suis laissée faire, envoûtée, désireuse d’enfin savoir. Il m’a ensuite transportée vers sa chambre où tout doucement, il m’a déshabillée et caressée jusqu’à ce que je lui demande d’aller plus loin. « Tu es sûre? » « Oui, c’est toi que je veux pour ma première fois. » Alors il m’a prise doucement, avant de se reprendre avec plus d’ardeur pour la deuxième fois. Et là, j’ai enfin compris la différence entre la fiction et la réalité. Contrairement à bien d’autres de mes amies avec qui j’en avais parlé, j’ai eu de la chance.

À midi, à mon réveil, il était toujours là, souriant. « Tu reviens demain soir? » Et c’est ce que j’ai fait jusqu’à la fin de la session : prendre un verre au Vendredi 13, discuter et faire l’amour. Lorsqu’on s’est quitté à la fin du mois de mai, j’étais devenue une femme… dans mon corps du moins.

Élodie et le barman

 

Été 1983

Maintenant célibataire et libre au lieu de savourer mon ennui, je me suis jetée dans l’action. Comme il me restait une belle somme venant de mes prêts et bourses, je ne me cherche pas de job d’été et j’en profite pour voyager à la place. Chose que j’avais très peu faite puisque mes parents sont de grands sédentaires.

Je suis donc partie pour Gaspésie avec des amis qui avaient loué un chalet. Puis à Montréal, m’éclater à la Ronde et dans les bars. Avant de faire un croche par Old Orchard, faire semblant de faire de la plage quand dans le fond, ce sont les soirées que j’attendais. Et pour finir, je suis revenue passer le reste de l’été chez mes parents. Où j’ai encore eu la discussion sur les études en lettres avec mon père, homme pragmatique. Il me disait de prendre des cours de secrétariat à travers mes cours de lettres, comme ça je pourrais être secrétaire si je ne devenais pas écrivaine. Ma mère, elle, s’inquiétait plus de mon alimentation que de ma carrière. Selon elle, sans une bonne alimentation, peu importe ce que je faisais, je n’aurais jamais l’énergie pour le faire. Alors, elle m’enseignait des recettes simples et faciles pour pallier à la chose.

En gardant le magasin pour mes parents une fin de semaine, j’ai rencontré Julie et son ténébreux ami Mikhail — il ressemble au danseur de ballet Baryshnikov — , dont les parents sont d’origine russe. Elle a un contrat de photographie pour l’oncle de Mikhail qui les accompagne dans ce périple. Pendant que mon père raconte la vie de son père comme gardien de phare à l’oncle de Mikhail, nous allons ensemble jusqu’à l’ile pour prendre les photos. Ça me donne enfin l’occasion de le faire. C’est pour dire que parfois, on habite quelque part et ce n’est que lorsque des étrangers viennent que nous prenons le temps d’aller visiter ce qui nous entoure.

Le soir, nous sortons dans un petit bar pas très loin de chez moi. Julie est une fille très sympathique. Ce qui contraste avec son russe qui fait plus office de garde du corps.

Juste avant son départ, elle me promet un exemplaire du livre. Je lui laisse ma nouvelle adresse à Québec pour que l’on puisse s’écrire en attendant le livre. Julie fait partie de ces rencontres fortuites qui malgré leur brièveté première, se développent vers quelque chose qui dure parfois plus longtemps que des amitiés venant de l’enfance. Cette rencontre termine bien mon été.

 

Automne 1983

J’adore toujours Québec. Je vais au cinéma, au théâtre. Chez Henri, où Nicole et moi avons une chambre, nous passons de belles soirées de chambre en chambre à discuter ou écouter la télé.

La fin de semaine comme elle retourne dans sa famille, je vais rejoindre Solange dans Limoilou pour les sorties dans les bars. On va principalement au Cabaret du Concorde ou entendre un chansonnier Chez son père.

Je ne retourne pas souvent chez mes parents. Outre pour les voir, il n’y a plus grand-chose pour moi dans ce petit village. Parfois, ce sont eux qui viennent me voir lorsqu’ils viennent magasiner en ville et cette visite est agréable et rassurante.

Mon professeur de Philosophie de l’homme est une féministe revendicatrice. Avec elle, je découvre Benoîte Groult et Colette Dowling. Mes deux travaux sur les ouvrages de ces femmes me valent une note incroyable. Grâce à elle, je m’ouvre au féminisme, à l’action politique.

Les vacances des fêtes deviennent alors quelque chose de plus profond, un peu comme mes questionnements de 1981 à la suite de la lecture de Tim. On dirait que de me retrouver dans ma chambre de petite fille est plus propice à la réflexion que lorsque je mène ma vie de bohème à Québec. Il y a plus que de trouver LE gars dans la vie. D’ailleurs, qu’est-ce que je vais faire de ma vie?

Celli

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