Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec 1982

Hiver 1982

L’hiver dans les campagnes, il n’y a pas grand-chose à faire si on ne skie pas, on ne patine pas ou on ne raquette pas. La seule chose qui nous reste, c’est le centre paroissial, son casse-croûte, ses allées de quilles et bien sûr, son cinéma. J’y vais presque toutes les semaines, sauf celles où il y a un film pour adulte. Hum! C’est à croire que l’hiver, les adultes s’ennuient aussi!!??

À la salle de quilles où nous glandons, je rencontre Daniel. Daniel et Élodie. Élodie et Daniel. Là, ce ne sont plus les films qui m’intéressent, mais le casse-croûte et notre table à Daniel et moi.

Élodie (et Daniel Y)

 

Printemps 1982

Je trouve que je ne vois pas Daniel assez souvent. Comme nous n’allons pas à la même école, je ne le vois que la fin de semaine.

Heureusement, l’été arrive et avec cela, mes dernières semaines au secondaire. Et ensuite, LIBÉRATION! Avoir survécu à cinq ans d’éducation dans un collège privé qui avait oublié de vivre avec son temps est en soit un acte de bravoure. Même si j’y ai reçu une belle INSTRUCTION et que j’ai pu y rencontrer des gens intéressants, mes souvenirs à quelques heures de terminer sont mi-figue mi-raisin.

Mais c’est quand même cette année-là que j’ai réussi ma seule performance sportive à vie : une 4e place aux olympiades pour le saut en hauteur. À moins que mon nom n’apparaisse quelque part comme étant la personne qui a reçu le plus de boutons de participation!!??

Ce fut aussi mon oral de fin d’année le plus réussi : Les mœurs et coutumes des courtisans à Versailles aux 17es et 18es siècles. Intéressante recherche sur laquelle j’avais travaillé tellement fort. Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac, livre touffu, mais combien instructif! D’ailleurs, ce n’est que grâce à lui que j’ai pu explorer ce sujet. Parce que je n’allais tout de même pas faire offense aux bonnes moeurs. Hum!

Élodie

 

Été 1982

C’est enfin le bal des finissants. Je suis accompagnée par Daniel. Mais « Oh disgrâce! », il n’a que 15 ans! Il m’a caché son âge! C’est un bébé! Il a l’âge de mon petit frère! Je suis repartie à pied dès la fin du souper afin d’appeler mon père pour qu’il vienne me chercher au plus vite dans un truck-stop non loin de la salle de bal.

Ma peine (ou plutôt ma honte) est de courte durée. Début juillet, lors d’un festival, je rencontre Guillaume. Il a 18 ans et a une voiture —j’ai vérifié son permis de conduire. ☺

Nous passons l’été à nous promener en voiture dans les alentours ou à glander sur le bord du quai avec les amis. Ensemble, nous allons souvent au ciné-parc voir des films. Enfin voir est un bien grand mot J. Heureusement que je suis auditive, je peux répéter des répliques et justifier ainsi que J’ai vu le film. Surtout ceux que j’ai vu deux fois comme Rien que pour vos yeux avec Roger Moore que j’avais déjà vu au printemps.

Enfin je vis! Je vis, je ressens, j’aime pour vrai. Pas par lettre, pas par les livres.

Malheureusement, c’est un amour d’été.  Nous partons tous les deux étudier à une trop grande distance l’un de l’autre. Et les amours par lettre, moi, je n’en veux plus.

Élodie sans Guillaume L

 

Automne 1982

Une demi-session de faite et je sais déjà que je vais aller terminer non DEC en lettres dans une plus grande ville. Le CÉGEP de ma région n’est pas assez loin de mon histoire avec Guillaume. Partout où je vais, il y a un souvenir de lui. J’ai déjà fait une demande dans un CÉGEP de Québec pur commencer en janvier. J’attends la réponse avant de me chercher un appartement. D’ici là, je retourne à mes anciennes amours : les livres.

É.

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1981

Hiver 1981

Dans mon cours de français, j’ai rencontré l’amour de ma vie. Il s’appelle Tristan, il est beau, chevaleresque et a un langage des plus charmants. Accessoirement, il a une Iseult qui vient avec lui et il l’aime SEULEMENT parce qu’il a pris une philtre d’amour. Détail, je me dis.

J’adore cette histoire et j’adore mon prof de français de secondaire III. Elle vient de France. Un échange avec un prof d’ici. Elle nous parle de son pays, de Perpignan et son accent est charmant. Avec elle, nous étudions la littérature médiévale et lorsqu’elle nous parle de châteaux, on sait qu’elle en a vu pour vrai.

Je lis beaucoup de romans historiques, des Babara Cartland surtout, car il y a de l’amour et de l’histoire. Mon voisin un vieil historien en possède un tas qu’il me prête gentiment. Il dit que ce sont les romans d’amour les plus intéressants historiquement et qu’après des travaux arides sur des faits, événements et dates, c’est ce qu’il y a de mieux pour se distraire.

Je n’ai toujours pas de chum, mais j’ai un correspondant marocain qui m’écrit des lettres d’amour qui me font du bien. De plus, il m’a fait parvenir un exemplaire des Contes des mille et une nuits. Avec des livres, un gars est toujours sûr d’accrocher mon cœur Y.

Élodie

Été 1981

Avec ma nouvelle mini-jupe, j’ai accroché le regard d’un gars qui a au moins 10 ans de plus que moi. Le problème, c’est qu’on se voit seulement à la messe du samedi soir où il accompagne sa mère. C’est tellement HOT! Il y en a un qui me regarde. Bon! C’est encore une histoire d’amour théorique, dans ma tête, mais ça me fait des guili-guili dans le ventre. Je lis toujours mes romans historiques, mais ce sont les Harlequin qui me donne, comment dire, des sensations plus physiques.

J’écris aussi. Des histoires d’amour avec Louis — c’est comme ça que j’ai nommé le gars à la messe — parfois au temps de la Nouvelle-France, parfois au temps d’Angélique (nouvelle série que je viens de découvrir). Je suis bien dans mon univers romanesque.

Enfin! autant qu’on peut être romanesque lorsqu’on reprend son job d’épluchage de patates et réchauffage de soupe. Ça, ça nous ramène dans la réalité assez vite.

Parfois, je prends mon vélo et je me rends au village voir mes amies. Et on écoute de la musique des après-midis complètes sans vraiment se parler. On écoute Hall & Oates, Rick Springfield, Foreigner, The Police, John Lennon et Olivia Newton-John. Olivia, c’est juste moi qui l’écoute. Mes amies la trouvent un peu trop preppie. Moi je l’adore! Nous n’achetons pas beaucoup de musique francophone, on l’écoute à la radio.

Noël 1981

J’ai passé beaucoup d’heures avec ma mère à préparer les tourtières et les desserts: dominos, farce, beignes, sucre à la crème et les délicieux chocolats à la menthe. J’aime bien cuisiner avec elle. Il y a une telle minutie dans tous ses gestes et une grande patience avec moi.

Ce congé de Noël me permet aussi d’avancer encore plus dans ma recherche (ou mes recherches?) sur l’amour. La découverte par ma cousine et moi, du Le guide du plaisir amoureux dans la bibliothèque de ma tante. Livre, où un homme maigre et laid et une femme des plus poilus prennent des pauses sexuelles explicites qui procurent du plaisir. À la fin, le livre est rempli de dessins des positions trop Twisters pour les protagonistes!! Vraiment instructif! Instructif?

Dans un tout autre ordre d’idée, j’ai reçu de mon cousin le dernier livre de Colleen McCullough, Tim. Après Les oiseaux se cachent pour mourir, cette histoire me semble un peu terne. Et pourtant, elle est pleine d’espoir. Ceci me fait réfléchir sur moi, sur mes préjugés, sur mon romantisme extrême. Réfléchissons…

Élodie

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Roman graphique des Années '80

Le scrapbook d’Élodie Lec – 1980

Mars 1980

Même si je suis née dans les années ’60, je suis dans l’âme, une fille des années ’80. J’ai décidé que cette décennie allait devenir mon tremplin pour l’avenir. Je me dois de bien me préparer.

Aujourd’hui, j’ai eu 15 ans.

Je sens en ce jour d’anniversaire comme une urgence de vivre, une urgence de commencer à comprendre ce que j’allais faire de ma vie. Si j’allais étudier longtemps? Dans quel domaine? Est-ce que je tomberais un jour vraiment en amour ou si j’allais continuer à aimer secrètement un gars dans ma tête sans jamais lui dire? [V. le saura-tu un jour?] Est-ce que mes amies Anne, Solange et Laure seront encore mes amies après le secondaire? Est-ce que j’aurai assez d’argent pour m’habiller comme dans les magazines? Est-ce que je lirai toujours autant ou je n’aurai plus le temps comme à peu près tous les parents que je connais? D’ailleurs, est-ce que j’aurai des enfants?

Malgré ce sentiment d’urgence, tout ce que je trouve à noter dans mon journal, ce n’est qu’une énumération de questions auxquelles je n’arrive pas à répondre. Tout ce que je fais finalement c’est lire, lire et lire au cas où je n’aurais vraiment pas le temps plus tard, mais aussi afin de retarder le moment ou je devrai plonger dans la vraie vie. Parce que c’est ça finalement mon problème, je vis dans les livres. Je suis bien dans les livres. Alors, pourquoi en sortir?

Parce que lorsque j’ai soufflé mes bougies, j’ai fait ce voeu : vivre.

Élodie

Avril 1980

Ironiquement, la vie m’a rattrapée en les personnes de deux sans-desseins assoiffés d’or. De l’or qui vaut cher de nos jours. Il parait que le prix de l’once a atteint des sommets inégalés. C’est pourquoi, ces deux gars-là ont fait le tour de deux-trois maisons des environs pour voler tout ce qui brille.

Ils ont même « défoncé » mon coffre à pêche vert olive pour voir s’il recelait des trésors. J’aurais aimé voir leur visage lorsqu’ils se sont aperçus que tout ce qu’il contenait, c’était mes secrets d’adolescente et mes journaux intimes placés là pour être à l’abri de mon frère et non de larbins de leur espèce!? C’est d’ailleurs sur ce coffre que les policiers ont trouvé les plus belles empreintes qui ont permis de les coffrer quelques mois plus tard J.

Ce soir, comme on ne peut pas dormir sur la scène de crime, nous sommes allés dormir au sous-sol. Avec ma fidèle flashlight, je note cette mésaventure sur une feuille parce que je n’ai pas le droit de toucher à mon coffre. Et là, en surveillant la porte du sous-sol de peur qu’ils reviennent chercher la grosse cuillère argent bien cachée dans le lave-vaisselle, je me dis que la vie m’a envoyé un message : Envoye déniaise et vis!

É.

Juillet 1980

J’ai pris le message au sérieux. Je lis toujours autant, mais je sors aussi. Je vais voir mes amies au village et nous écoutons de la musique en commentant des articles de magazines. Le vendredi soir, nous allons au cinéma. C’est à peu près la seule activité que l’on peut faire dans notre petite paroisse. Ça ou niaiser en sirotant un coke pendant des heures au restaurant près de l’église.

Le jour, entre l’épluchage de patates et le réchauffage de soupe, je m’occupe du magasin de mes parents. Je pratique mon anglais, mais surtout, je pratique de faire partie de la société, d’être en dehors des livres. Ils demeurent tout de même ma plus grande source d’inspiration!

Je copie avec grâce les positions des mannequins des magazines, je cite certains auteurs, j’essaie de me montrer à la hauteur des résultats des derniers tests du style Quel est ton style vestimentaire? Es-tu fonceuse ou hésitante? Est-il le gars de ta vie? Il n’y a que dans ce dernier domaine où la pratique ne semble pas être au rendez-vous. C’est vrai que l’été, je ne vois pas V. qui habite à des kilomètres de chez moi.

Vivement l’automne pour le revoir.

Élodie

Octobre 1980

C’est vraiment un automne de merde! V. a changé d’école et ne vient plus au collège. Je ne lui aurai jamais dit ce que je ressentais finalement. Moi et mon immobilisme! J’avais tellement d’espoir pour cette nouvelle année scolaire. Qu’il ne revienne pas m’a fait tellement de peine que j’ai failli abandonner mes belles résolutions. Heureusement, je n’ai pas flanché. Je me suis dit que je n’arrêterais pas de vivre pour un « rendez-vous » manqué. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains et me suis inscrite dans l’activité du journal anglais. Me voilà journaliste.

Mais pour mettre encore plus à l’épreuve ma nouvelle résolution, j’ai dû surmonter un deuil. Ma grand-mère Marie-Rose qui était également ma marraine est décédée. J’ai toujours été très proche d’elle. On se voyait presque tous les dimanches.

Quand je la voyais, elle me racontait toujours de belles histoires de sa vie ou me montrait quelque chose qu’il y avait chez elle en me racontant l’histoire de cet objet. C’était l’histoire des traditions, des usages et de notre famille. Comme c’était dans l’ancien temps. Aujourd’hui, elle aurait probablement choisi de poursuivre des études en ethnologie ou en anthropologie.

J’ai été triste de la perdre. C’était un peu irréel de la voir comme ça, immobile au fond de son cercueil et de savoir que plus jamais, elle ne me racontera ses histoires. Que plus jamais, je n’aurai droit à une bonne crème de tomates les dimanches après-midi d’hiver juste à quelques heures du souper ou à ses tartes cuites dans le poêle à bois. Le goût était tellement différent de celles que faisait ma mère. Pas mieux, pas pire, juste différent.

Ce jour-là, au retour des funérailles, je suis allée dans la chambre de ma grand-mère et j’ai fouillé un petit peu pour revoir les objets et leur petit bout de papier recyclé. Elle les plaçait toujours bien en vue à l’aide d’épingle ou de scotch tape et on pouvait y lire tant son histoire que celle de l’objet si on prenait le temps de tous les lire un après l’autre.

Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai su que j’allais devenir écrivaine. Que j’allais moi aussi écrire des histoires ou l’histoire, je ne sais pas encore. Mais je veux écrire pour dire.

Au revoir grand-maman Marie-Rose. Je t’aime! xx

É.

https://cellirelcenecrivaine.wordpress.com/2015/10/03/menu-de-grand-maman/